Concours d'écriture #2 : les nouvelles

Cela fait bien longtemps que je vous dois cet article. J'ai allongé de plusieurs mois la date de sortie car vous m'avez envoyé beaucoup de nouvelles, et la lecture fut forcément plus longue que celle des poèmes.

Pour information, j'ai reçu en tout une trentaine de récits.

Je tenais à remercier tous.tes les participant.e.s d'avoir tenté leur chance, toutes vos nouvelles étaient très plaisantes à lire, dur de faire un choix :)

Pour autant j'ai sélectionné trois textes que je vais mettre en avant aujourd'hui.


 

#3

Fête en Famille

Par Julie B.



— Il est où le tire-bouchon ?

Tiens ! L’oncle Jean-Pierre sort de sa léthargie pour donner un coup de main ? Qu’est-ce que je raconte ?! Le but de la manœuvre est égoïste, je ne suis pas dupe. Je l’entends soupirer, assis à côté de moi depuis trente bonnes minutes. Il se tourne et se retourne dans son fauteuil. Son genou tressaute en signe d’impatience et il regarde sa montre toutes les cinq minutes. Mal à l’aise ? Impatient ?... Je ne saurais le dire : je ne le connais que depuis une heure. Je suis nouveau dans la famille. J’accompagne Daphné. La jolie Daphnée, craquante dans sa robe en sequins spécialement achetée pour ce réveillon familial.

Chaque membre de la famille est affairé à une tâche. Seul l’oncle manquait d’occupation et il vient de s’en octroyer une. Je suis donc abandonné dans ce grand salon dans lequel trône un immense sapin tout de rouge revêtu. Il sent bon et rester là, à humer ses relents de forêt, me détend. Mon statut de « dernier arrivé » dans la famille ne me procure pas l’audace nécessaire pour m’aventurer dans un lieu étranger au milieu de toutes ces personnes inconnues qui semblent toutes investies d’une mission divine. « Faudrait pas que je les dérange ! » Je décide de rester sagement assis où l’on m’a invité à me poser et j’attends que quelqu’un s’intéresse à moi, cela me semble plus sage. L’oncle a essayé, plus par politesse qu’intérêt, mais nous avons vite compris lui et moi que la conversation ne mènerait à rien. Depuis, je suis resté silencieux. J’observe les allées et venues de cette tribu que j’intègre officiellement ce soir.

Les femmes de la maison sont en cuisine et l’arrivée de l’oncle qui cherche le tire-bouchon les laisse perplexes.

— Dans le tiroir à droite de l’évier, lui répond Nicole, la maîtresse de maison, les mains dans la dinde.

— Mais qu’est-ce que tu fabriques au milieu de la cuisine ? le questionne celle qui doit être Monique, sa femme.

Les mains sur les hanches, des mitraillettes à la place des yeux, elle attend la réponse pour déterminer la sentence qu’elle délivrera à son malotru de mari qui a osé s’aventurer en cuisine pendant les préparatifs d’un soir de fête. Le pauvre bredouille une excuse et retourne au salon l’air penaud sous le regard accusateur des femmes témoins de la scène.

Avant de s’asseoir dans son fauteuil, il me regarde triomphant et brandissant discrètement une bouteille de Champagne dans une main et une flûte dans l’autre. Il a le regard satisfait de celui qui vient de commettre un larcin sans avoir été pris la main dans le sac.

— J’ai trouvé mieux que ce que j’espérais. Les choses sérieuses vont pouvoir commencer me lance-t-il la confiance retrouvée.

C’est avec la plus grande des concentrations qu’il entreprend d’ouvrir délicatement la bouteille chapardée en cuisine. Pas question de se faire pincer si près du but…

Guilleret, l’oncle me parle, sa coupe à la main. Je l’entends plus que je ne l’écoute. Mon regard est resté accroché dans la cuisine. J’observe de loin le balai des cuisinières de cette soirée de fête. Elles sont toutes sur leur 31, apprêtées, coiffées, maquillées, à un détail près. Un détail qui me fait sourire. Elles portent toutes un tablier noué à leurs hanches. Si les tenues sont pour moi des sans-faute, ces accessoires de parfaits grands chefs font redescendre le glamour des robes pailletées. Il y en a pour tous les goûts mais la palme revient à Elodie, la sœur de Daphné, avec le tablier « je t’ai gardé une saucisse au chaud ». La proéminence au niveau de son entre-jambe, son regard gêné au moment de la découverte du tablier et les gloussements de toutes les femmes de la maison me laissent à penser que le bon goût a fui par la cheminée avant que le Père Noël n’en bloque le passage…

Je ne crois pas que le secret de son tablier honteux ait dépassé la pièce de la cuisine. Les femmes ont été taquines mais tendres. Il en aurait été différemment avec les hommes de la maison ! J’imagine déjà la teneur des sarcasmes, de quoi placer le curseur du malaise d’Elodie au-delà des limites du baromètre, et du bon goût...

Daphné me surprend à les observer. Tout son amour pour moi transpire dans le sourire qu’elle m’adresse. Je la trouve belle à croquer. Je bénis le jour où nous avons fait connaissance chez des amis communs il y a presque deux mois. Rien de bien original. L’histoire est même très cliché, tellement entendue, tellement fleur bleue. Nos regards se sont croisés. Coup de foudre. Depuis, ma vie est une succession de jours joyeux et de douceur. Je soupire d’aise en la mangeant du regard.

A côté de moi, l’oncle Jean-Pierre s’est calmé. Il sirote sa deuxième flute de champagne lorsque les hommes de la famille nous rejoignent dans le salon. Hervé avait proposé aux mâles de la maison de venir admirer son nouvel atelier de bricolage, un atelier qu’il a terminé d’aménager dans son garage deux jours avant le réveillon.

— Une activité de mecs pendant que les femmes sont à la cuisine, avait lancé Mickaël, un des cousins de Daphné.

Cette remarque m’avait hérissé le poil et j’avais préféré profiter de l’odeur du sapin.

— Quand tu y penses, ce n’est pas si exorbitant. Oui, le prix du bois augmente mais comme toutes les matières premières. Non, pour moi, tu as fait un bon choix. Regarde-le comme un investissement sur l’avenir. Beau boulot Hervé !

Jérôme est formel, son frère a eu raison de construire son atelier. Excité, il se tourne maintenant vers son neveu.

— Et toi Bastien. Tu ne nous as pas parlé de ta retraite dans ce monastère au centre de la France. C’était comment ?

— Silencieux, répondit simplement le jeune homme.

Une réponse courte, directe qui a pour effet de troubler et de museler Jérôme, une poignée de secondes, le temps de comprendre, et de relancer la conversation avec un autre membre de la famille.

Je ne l’écoute plus. Cet homme monté sur pile me fatigue. Il me fait penser à un chien foufou qui ne sait plus où donner de la tête tellement il est excité. Je commence à trouver le temps long, assis là, à côté de l’oncle Jean-Pierre qui doit en être désormais à sa troisième flute. Moins nerveux, il sifflote gaiement – et de mon point de vue, mal – en battant la mesure avec ses doigts.

Les hommes parlent fort entre eux. Je me concentre sur les bruits qui proviennent de la cuisine. Petit à petit, mon ouïe s’habitue et perce ce bruit de fond qui m’entoure. J’entends Nicole se réjouir.

— Mesdames, la dinde est fourrée, on peut enfourner.

Bonne nouvelle ! L’intérêt de se réunir en famille pour Noël (surtout lorsqu’on ne connait pas la dite famille), c’est de bien de savourer des mets délicats. Je commence à avoir une faim de loup. Non, en fait, j’avais déjà les crocs avant d’arriver ! Et il n’y a toujours rien sur la table basse du salon pour patienter. A mon grand désespoir… Mon estomac gargouille fort. Bastien me regarde compatissant. Je vois les femmes enlever leur tablier. Elodie est la première à rendre le sien. Ça, c’est le signal ! Je me redresse dans mon fauteuil. Manon, qui est, si je me souviens bien du topo de Daphné, la troisième femme de Jérôme, apporte les premiers amuse-bouche. Nicole lui emboite le pas avec deux autres plateaux.

— Chaud devant messieurs ! Faites de la place. Hervé, tu peux indiquer à ta belle-sœur où sont les bouteilles de Champagne ?

Son mari se lève et rejoint Monique en cuisine non sans avoir tâté avec gourmandise les fesses de sa femme d’une main baladeuse et experte. « Oh mon Dieu ! Je n’aurais jamais dû voir ça. Il s’agit des parents de Daphné quand même ! »

« Pense à autre chose. » Je reporte mon attention en cuisine.

— Tu fais bien d’arriver. Je ne trouve pas la quatrième bouteille de Champagne. Où l’as-tu rangée ?

— Elles étaient toutes sur le bar, avec les flûtes.

En une nano seconde, le regard de Monique change. D’interrogateur, il devient féroce. Elle arme à nouveau ses yeux mitrailles.

— Jean-Pierre ! crie-t-elle à la limite de l’hystérie.

Plus un bruit dans le salon. On pourrait entendre une mouche voler. Tous les regards se tournent vers elle, interloqués.

Nicole, sa sœur, qui sent sûrement le drame arriver, fait diversion dans le salon en relançant la conversation pendant que Jean-Pierre titube en se levant. Les premiers effets des trois coupes bues en solitaire ou la trouille de la réaction de sa femme ?

Dans la cuisine, Monique murmure. Je n’entends donc rien mais je vois son regard sévère. Ils ne finiront pas la soirée ensemble ces deux-là. A moins que cette relation mère-enfant ne convienne à ce couple de vieux tourtereaux…

— Stéphanie ma chérie, je te sers une petite coupe ?

Sûrement parce que sa femme le lui a demandé, Jean-Pierre prend « sa » bouteille et remplit, à moitié puisqu’il n’en reste qu’un fond, la flûte de sa fille avant de porter la bouteille vide dans le garage, histoire que la mémoire collective familiale ne se rappelle pas au prochain Noël que tonton Jean-Pierre a sifflé à lui tout seul – ou presque – une des bouteilles destinée à l’apéritif.

— Ambiance entre ma tante et mon oncle ! Je te l’avais dit non ?

Daphné vient s’assoir à côté de moi. Elle m’embrasse et me caresse le dos. Je me blottis un instant dans son cou. Elle sent bon.

— Ça va, tu ne t’es pas ennuyé ?

Je lui aurais bien répondu que si, mais le regard qu’elle porte sur moi est tellement irrésistible que je me contente de lui rendre son sourire.

Pour s’excuser, elle me donne les toasts les plus appétissants du plateau placé devant nous. Je les engloutis en une bouchée, j’avais tellement faim…

Tom et Hugo, les jumeaux de Jérôme, accourent.

— Papa, papa ! Gabin nous empêche de monter en haut. Il nous bloque le passage des escaliers, se plaint Tom.

— Ouais ! Il a décidé de laisser passer son grand frère et sa petite sœur mais, nous, il ne veut pas, parce qu’il dit qu’on n’est pas ses vrais cousins, renchérit Hugo.

Stéphanie, la maman de Gabin se crispe. Elle pose sa flûte à moitié remplie avant de se lever et de rejoindre son gendarme de fils.

— Gabiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiin ! hurle-t-elle.

— Monter en haut ! Heureusement, vous pouvez toujours descendre en bas, leur répond, moqueur, Hervé.

Les jumeaux regardent leur oncle sans comprendre pourquoi cet adulte se moque d’eux. Puis ils repartent aussi vite qu’ils sont arrivés.

— Je me fais du souci pour Stéphanie confie à voix basse Monique au reste de la famille. Depuis qu’elle a quitté Eric, elle se retrouve seule à élever ses trois enfants. Elle ne s’arrête jamais. Nous l’aidons du mieux que nous pouvons avec Jean-Pierre mais je la sens proche de l’implosion.

— Tu sais tatie, Stéphanie peut compter sur chacun de nous ici et elle le sait. A partir du mois de janvier, j’irai chercher les deux petits à l’école pour lui éviter de courir et Elodie s’occupera d’eux le mercredi.

Daphné ne m’en avait pas parlé. Je reconnais bien là sa générosité. Ce type d’attention, c’est tout elle. Je lis de la reconnaissance dans le regard de sa tante. Celui de son oncle n’exprime en revanche pas grand-chose et je le soupçonne de vouloir se faire petit après l’épisode de la bouteille de Champagne.

Stéphanie revient dans le salon, les joues rouges de colère et chacun reprend une conversation fictive avec son voisin.

— Respire profondément ma sœur. Ancre-toi dans le sol. Sois présente à toi-même et chasse les mauvaises pensées de ton esprit, lui conseille Bastien, son frère, une main protectrice sur son épaule.

Stéphanie le regarde médusée avant d’engloutir d’une traite sa flute de Champagne, totalement imperméable aux recommandations de son frère.

— C’est quand que le Père Noël passe ? Père Noël ! Père Noël ! Père Noël ! scandent en chœur les enfants qui semblent à nouveau les meilleurs amis du monde.

Personnellement, alors qu’un délicieux fumet me chatouille les narines depuis déjà de longues minutes, ce n’est pas l’arrivée du Père Noël qui me préoccupe mais plutôt le temps qui nous sépare de la fin de cuisson de la dinde.

Soudain, le « bling » du four retentit. Dieu existe ! Je bondis de mon fauteuil. Je suis un peu gêné par mon temps de réaction proche de celui d’un sprinteur du 100 mètres qui jaillit de ses starting block. Mais je suis rassuré en m’apercevant que je ne suis pas le seul à avoir réagi avec autant de célérité. Sous ses airs de ne pas y toucher, Bastien l’ermite zen, et plus surprenant Jean-Pierre, l’oncle déjà bien grisé, sont sur leurs deux pieds en même temps que moi.

Chacun cherche sa place autour de la table. C’est un joyeux bazar. Les oncles se chamaillent, les enfants crient, leurs parents soufflent, mais tout rentre assez vite dans l’ordre car Monique aide les égarés à trouver leur chaise dans ce plan de table digne d’un mariage princier.

De la cuisine, Nicole interroge.

— Tout le monde est assis ? J’amène la dinde !

Des « ah ! » et des « oh ! » gourmands sont lancés en réponse à l’annonce de l’arrivée du plat. Daphné et moi sommes les derniers à rejoindre la table. Malgré la faim qui nous tenaille, nous avons pris un peu de temps pour nous câliner à l’abri des regards indiscrets car nous voulons éviter les insupportables « Regardez comme ils sont mignons tous les deux ». Daphné s’assoit avant moi. Je saute sur ses genoux.

— Ah non ! Pas de chien à table.

Daphné supplie son père qui ne transige pas. Elle me regarde droit dans les yeux. Elle semble complètement désolée.

Elle me murmure à l’oreille.

— Reste sous ma chaise. Toi aussi tu auras droit à ta part de dinde mon toutou d’amour.

Je remue la queue en signe de reconnaissance.


Cette nouvelle est une dose de poésie et de légèreté.

J'ai trouvé l'idée de la fin assez classique pour les histoires à chute mais, si l'on fait attention, on remarque de nombreux indices qui étaient sous nos yeux dés le début ! Je vous incite à la relire une seconde fois pour vous en rendre compte.

Aussi, on se reconnait parfaitement dans la petite famille qui nous est décrite. L'attitude des personnage est réaliste, les dialogues rendent l'histoire vivante.

Bravo à la talentueuse Julie B. pour cette jolie nouvelle.


 

#2

Ophélie

Par Romoushka



Je crois que je n'ai jamais été aussi heureux. Ça me fait bizarre de me retrouver là avec Ophélie, comme avant, à regarder les nuages et à ne pas se dire un seul mot. Ce n'est pas si gênant que ça, ce silence, c'est juste qu'on a tellement de choses à se raconter que je crois qu'on ne sait pas vraiment par où commencer. Enfin, c'est ce que je ressens de mon côté, mais je sais qu'elle n'aime pas que je pense à sa place alors je ne vais pas m'avancer. Les silences avec Ophélie ne sont jamais gênants, en fait, parce qu'elle a cette capacité époustouflante à mettre à l'aise immédiatement, aussi bien quand elle parle que lorsqu'elle se tait. Peut-être qu'elle ne parle pas parce qu'elle a honte d'être partie aussi longtemps, peut-être qu'elle est juste très fatiguée, ou qu'elle pense à quelqu'un d'autre. A qui elle pense ? Peut-être que je devrais arrêter les « peut-être », tiens, et juste profiter du moment. Il fait frais ce soir, c'est agréable. Les journées sont lourdes mais les nuits sont douces, pour l'instant. J’adore sentir sa peau contre la mienne. Le ciel est dégagé, la lune est pleine, la lumière est si agréable. C'est le meilleur moment qu'on ait pu choisir pour se retrouver ici, je t'aime, ma belle Ophélie, ma petite libellule. Oh, celui là ressemble à un crocodile !

Qu'est-ce qu'elle m'avait manqué... Puis c'est ici qu'on s'est rencontré, pendant une soirée de remise de diplômes d'où on s'était éclipsé tous les deux en cachette pour venir sur cette colline, regarder le ciel et y trouver des animaux, des monstres, tout plein de trucs. Ah, et comment elle avait ri quand j'avais dis qu'il y en avait un en forme de pied. C'était la première fois que j'entendais son rire et c'est ce qui m'a fait craquer. C'était tout tracé ; ce rire là, je me suis promis de l'entendre chaque jour. Non, à vrai dire, la première chose qui m'avait frappé chez elle, ce n'était même pas ça. C'étaient ses beaux cheveux roux. « Blonds vénitiens », elle me corrige tout le temps. Ils sont toujours aussi doux, comme c'est tellement agréable de pouvoir les toucher à nouveau. J'espère qu'elle se sent bien, que les bestioles ne l'embêtent pas trop. Moi, j'adore sentir ces petites bêtes traverser mon bras. Est-ce qu'elles pensent aux nuages, elles ? Est-ce qu'Ophélie est vraiment là, avec moi ? Je n'arrive pas à y croire.

Je n'ai jamais été quelqu'un de bien drôle avant de la rencontrer, il m'arrivait juste de faire sourire mes amis de temps en temps, un peu malgré moi je pense ; j'ai toujours été un peu gauche. Mais d'un coup, mon ambition était de devenir l'homme le plus drôle du monde. Son rire est si authentique et vivant, un gros éclat qu'elle ne retient jamais. Des fois ç'en est terriblement gênant et presque absurde... Un soir, elle est partie en fou rire à table à un repas de famille pour aucune raison, comme ça, spontanément. Elle m'a dit en sortant qu'elle s'était imaginé lancer la purée sur mon demi-frère, alors en plein discours à tendance raciste, et que cette pensée lui avait suffi pour s'étouffer de rire. Je me demande à quoi elle peut bien penser en ce moment... Il y a de plus en plus de nuages, on dirait, mais on voit toujours très bien la lune. Le soir de notre rencontre, j'avais dis à Ophélie qu'un jour, je l’emmènerai dessus. Elle m'avait dit qu'elle n'avait pas besoin d'aller aussi loin, qu'une simple sieste sur un nuage lui suffirait. Je la revois manger sa barbe à papa immense, comme une petite fille. Celui là ressemble à une dinde, tiens.

Quand elle prépare à manger, Ophélie allume la radio et fait mine de répondre aux chroniqueurs avec une insolence et une répartie qui la font rire elle-même. Ça donnait lieu à des situations peu communes, quand on habitait ensemble ; moi assis dans le canapé du salon, sûrement à travailler sur un roman puisqu' à l'époque j'écrivais encore, elle dans la cuisine qui conversait avec un poste radio et riait de ses propres répliques, sifflotant pendant les passages musicaux et tâchant systématiquement sa robe fleurie en tournoyant jusqu'au four pour y mettre ses quiches. Quelle horrible cuisinière... Elle s'obstinait tout le temps à préparer les repas et je faisais constamment de mon mieux pour cacher mon déplaisir quand je mangeais face à elle. Un jour, quand elle a compris à quel point j'y peinais, elle a éclaté de rire, encore. Pas une seule once de colère ou de tristesse. Peut-être même qu'elle était très consciente du caractère infect de ses plats et qu'elle testait les limites de ma politesse, qui sait. Son rire, je l'entendais bel et bien tous les jours ; la promesse était tenue. Je me demande si elle regrette de m'avoir quitté pendant si longtemps. Moi, je sais bien que je l'aime encore, puis elle doit m'aimer aussi sinon on ne resterait pas là tous les deux à regarder le ciel comme ça, non ? J'aimerais la faire rire mais je ne sais pas comment, en fait je veux surtout sentir qu'elle m'aime. « Tu te rappelles la fête foraine, en mai dernier? ». Je suis sûr qu'elle s'en rappelle, je veux juste qu'elle y pense, là, maintenant. Avec sa barbe à papa. Nous avions passé l'après-midi à courir d'attraction en attraction puis nous étions tombés à cours de ticket mais elle voulait absolument faire la maison hantée. Pendant que le vendeur était occupé à répondre à une passante, elle m'avait attrapé par la manche et nous avait fait sauter dans le petit wagon du train fantôme. C'était le jour de notre premier baiser et je m'en souviendrai toujours ; entre les vampires et les zombies en carton, on avait réussi à atteindre le comble du romantisme. Ce n'est pas grave, Ophélie, tu n'a pas besoin de me répondre. J'espère simplement que tu n'a pas oublié à quel point on s'est aimé. Mais non, elle n'a pas oublié, je suis sûr qu'elle m'aime encore, peut-être qu'elle va s'en souvenir si elle y pense assez fort. Peut-être qu'on va ouvrir les yeux et nous réveiller là bas, dans le petit train de la foire entre deux tombes en plâtre, peut-être qu'on pourra tout recommencer. Encore des « peut-être ». Oh, celui là ressemble à une fusée.

Parfois, quand je m'endormais, Ophélie me caressait le dos et me disait d'une voix douce que nous allions nous retrouver dans nos rêves. C'était touchant, cette façon de m'assurer qu'elle serait toujours là pour moi, même quand nous étions simplement en train de nous coucher. Je l'y vois encore toutes les nuits. « Je t’aime, Oscar. » Je l’entends encore parfois, quand je m’endors.

Et puis merde, pourquoi est-ce qu'elle était partie ? Tout allait si bien entre nous, pourquoi est-ce qu'il fallait tout gâcher ? Un jour, on est parti au théâtre pour voir une pièce de Shakespeare. C'est moi qui l'y ai traînée, je sais à quel point Ophélie déteste le théâtre. Je me disais que devant une bonne pièce, elle changerait peut-être d'avis. D'ailleurs elle ne m'a jamais donné de raison valable pour un tel dégoût de la scène, je crois que ça l'ennuyait plus qu'autre chose, à vrai dire. Ce soir là, elle avait pleuré au début du troisième acte, sans aucun bruit. Elle a refusé de me dire pourquoi, elle m'a dit qu'elle préférait attendre d'être rentrée à la maison pour en parler. Après ça, je ne l'ai plus jamais entendu rire, je me disais que c'était passager. Enfin si, elle riait, mais ne pouvait pas s'empêcher de tousser dès que ça la prenait, comme si elle s'en voulait de rire ou qu'elle cachait quelque chose, qu'une culpabilité la rongeait, tiens. C'était ce que je me disais. Je sentais bien que quelque chose clochait. Puis elle se levait en pleine nuit et s'enfermait dans la salle de bains. Pourtant, je sais bien que j'ai fait de mon mieux, j'ai sorti le grand jeu. Elle n'a plus esquissé un seul sourire sincère, seulement des tentatives fatiguées de me faire croire que tout allait bien, et je pensais bien savoir où tout ça allait.

Elle m'a parlé de cet homme qu'elle avait rencontré, un médecin. J'ai cru qu'elle était amoureuse de lui, mais je sais qu'elle m'aimait encore. Notre couple traversait simplement une mauvaise passe. Elle était perdue. Mais derrière les nuages, il y a toujours le soleil, n'est-ce pas ? Je n'ai pas voulu l'entendre, cette histoire de médecin, j'ai piqué une crise de jalousie. J'avais bien senti qu'elle me cachait quelque chose, alors je n'ai plus rien voulu savoir. Elle ne m'a jamais dit ce que ce médecin lui avait dit, mais je ne voulais pas entendre quelque chose qui pourrait me blesser. J'avais fait de mon mieux pour sauver notre relation mais, le soir-même, Ophélie est retournée vivre chez sa mère. J'y repense avec énormément d'amertume maintenant, j'ai réagi sous le coup de la colère. Je sais bien qu'elle m'aime. Je sais que cet homme n'était personne pour elle, finalement, et qu'elle n'avait pas de liaison avec lui. Il n'était que le messager de bien tristes nouvelles. Mais ça ne compte plus, tout ça, maintenant qu'on se retrouve ici tous les deux. Tous les deux, n'est-ce pas ? On dirait que les étoiles nous sourient, regarde.

« Je t'aime, Ophélie, et je te pardonne. Pardonne-moi, toi aussi»

Tu n'es pas obligée de me répondre. Tu ris encore, c'est l'essentiel.

Ce nuage là, il ne ressemble à rien, juste à une sale tumeur dégoûtante. C'est juste un gros nuage qui passe devant la lune, il ne me plaît pas.

Il fait froid. « Je vais y aller, Ophélie, je commence à avoir froid. Tu peux venir avec moi, si tu veux. Sinon, tu devrais partir aussi, il ne faudrait pas que tu tombes malade ».

On dirait un rêve. Tu es si belle. Je me fiche de savoir si tu es vraiment là, je sais bien que tu m'entends.

Rejoins-moi dans ce rêve, Ophélie, ou je finirai bien par te rejoindre dans le tiens.



Le lendemain, la police reçu l'appel paniqué d’une femme qui déclara aux autorités que le corps de sa petite fille, à qui elle rendait visite tous les dimanches, avait disparu du cimetière.

Le corps inerte d’Ophélie était allongée dans sa robe fleurie en haut d'une colline à quelques kilomètres de là, face aux nuages.

Pendant ce temps-là, Oscar émergeait d'un profond sommeil.



Vous l'aurez compris : je suis addicte aux nouvelles à chute ! Celle-ci est pourtant très différente de la première : elle aborde un sujet sombre, la fin est même assez glauque et étrange (déterrer un cadavre ?).

On s'attache si vite à Ophélie, ses petites habitudes, son caractère dynamique, que comprendre la chute nous fait tomber de haut (hahaha).

Je remercie Romoushka pour son histoire à la fois touchante et maligne.


 

#1

Acrylique

Par Emmanuel Brasseur


Ce soir, elle est heureuse parce tout a une fin.

Elle a rempli la gamelle de Caporal, copieusement, assez pour plusieurs repas. Après ça, il devra se débrouiller seul. Mais avec tous les chats du quartier, il n’aura pas de mal à suivre le mouvement. C’est un peu idiot, mais à cet instant, elle se réjouit de lui avoir donné ce nom. S’il peut assumer son grade, ça l’aidera peut-être à se faire respecter.

Elle a payé toutes les factures aussi. Rien ne traîne, gaz, électricité, internet, téléphone. Elle a hésité à fermer les compteurs, mais comme elle a envoyé son préavis, il lui semble que c’est automatique. Quand un nouveau locataire reprend un appartement, les transferts se font tout seuls. Un bel exemple de la simplicité des temps modernes.

Elle va profiter de cette soirée. Il y a certaines choses auxquelles elle veut réfléchir encore. Elle a passé sa vie à penser. Pas une minute de repos pour ses deux hémisphères. Elle croit même qu’elle peut se concentrer sur plusieurs sujets à la fois, même si forcément quelquefois, elle s’emmêle les pinceaux.

Elle se sert un verre, un cru bourgeois. Du rouge. Son père disait toujours, le vin c’est rouge, fin de la discussion. Aujourd’hui, elle partageait son point de vue. Depuis qu’il était mort, il lui manquait terriblement, bien sûr. Mais elle lui parlait tous les jours. Un rituel. Comme ça, il restait au courant de sa vie, elle n’avait pas de secret pour lui. Et puisqu’il ne pouvait pas répondre, elle ne se sentait pas jugée, c’était libérateur. Sa mère, elle l’avait si peu connue que son souvenir ne faisait que planer, sans jamais combler le vide que cette absence avait creusé en elle.

Elle se ressert. « À la vôtre ! » dit-elle à voix haute.

Elle est bien contente d’en finir. Depuis que David l’a laissée, elle a trop de mal à aller de l’avant. Tout ici lui rappelle les jours bénis où la passion flottait dans l’air, diffusant des volutes de désirs qui leur tournaient la tête. S’il entrait là, tout de suite, maintenant, elle se jetterait sur lui, le déshabillerait sauvagement et lui ferait l’amour jusqu’à l’épuisement. Mais il l’a quittée, et elle en est désespérée. Elle donnerait tout pour revenir en arrière. Et le pire dans tout ça, c’est qu’il s’évertue à être gentil. Il veut garder le contact et se montre constamment très agréable, trop. Il a cette étrange habitude de garder une bonne relation avec ses ex. Bien sûr, il voulait se faire pardonner, mais il ne réalisait pas le poids qu’il lui laissait sur les épaules. Il ne comprend pas que la rupture n’est pas acceptée. Elle s’était offerte entièrement, sans retenue, et pas juste physiquement. Son esprit l’avait épousé totalement. Il vivait en elle. Pour le meilleur et pour le pire… La tristesse la ronge en creusant des passages insidieux dans tout son corps. Le malheur est insatiable. Et David est parti sans faire attention aux éclats d’obus. Comme si sa franchise excusait tout. Comme si assumer ses sentiments pouvait le désengager de l’histoire dans laquelle elle dépérissait.

Jamais elle ne lui reprocherait ses choix, alors forcément, lui, il continue comme s’il maîtrisait tout, le vrai, le juste. Mais il ne prend en compte que ce qu’il voit, sans envisager ce qu’elle imagine. Et elle, elle ne peut s’empêcher de l’attendre.

Et aussi, il y a cette pseudo carrière qui ne la mène nulle part. Elle était entrée dans cette boite de communication sur la base de projets qui devaient lui offrir des opportunités. Mais rien n’avance, en tout cas pas assez vite et depuis trois ans, rien à signaler à l’horizon, le calme plat. Elle se sentait se ramollir et la rivière devenait profonde, elle perdait pied silencieusement.

Elle se souvient de tout. De l’étudiante, fonceuse, toujours sur mille projets en même temps, l’art et le sport, et les amies. Comment la vie peut-elle changer en si peu de temps ? Une savonnette parfumée lui avait glissé d’entre les mains. Tout ceci semblait sans importance quand David était à ses côtés, cela s’inscrivait dans son engagement envers le couple. Mais à présent, l’évidence de son échec lui sautait au visage comme un tigre enragé. Elle avait délaissé ses passions, la peinture et l’écriture. Elle se remémore quelques expositions réalisées, plus jeune, et aussi son premier roman qui était presque achevé. Mais elle avait empaqueté tout ça aux oubliettes pour maintenir alerte la flamme amoureuse… Tout ça pour ça. Quel gâchis !

Et si… Où avait-elle relégué son coffret d’acrylique ? Ça serait drôle d’essayer. Elle reprend un verre et part fouiller le placard du fond du couloir. Elle est certaine de l’avoir rangé quelque par ici… où là. Elle met enfin la main dessus. Elle regarde le coffret. Elle n’a pas oublié le jour où son père le lui avait offert. « Merci papa ». Elle l’ouvre et caresse les tubes. Certains pinceaux semblent secs, mais d’autres sont en parfait état.

Pas de toile. Pas grave, elle pousse le canapé et se prépare à peindre sur le mur. Ce soir, c’est comme ça, rien n’a d’importance. De toute façon, elle rend l’appartement. Le proprio pourra passer du blanc par-dessus. Alors elle répand les couleurs primaires dans le couvercle. Elle y prépare ses mélanges. Elle ajoute du noir et du blanc et travaille ses teintes. Ses yeux brillent. Elle commence par un grand cercle, comme une cible. À l’intérieur elle y trace ses frustrations et ses déceptions. Le thème de la soirée. Elle remplit son verre et vide la bouteille. Les couches se superposent, la nouvelle masquant en partie la précédente. Elle retrace sa vie, sa mère, son père, son amour, sans forme, sans figuration, juste en couleur. Du rouge pour papa, et pour la colère aussi.

Ce soir elle va mourir. Elle a tout prévu. Elle a pensé à tout. Le cercle sur le mur lui confirme que son existence appartient au passé. Rien devant.

Caporal gratte au carreau, elle le fait rentrer. Elle le serre dans ses bras, elle profite de sa douceur. Il ronronne. Elle l’embrasse. Elle pleure. Le vent s’engouffre par la fenêtre ouverte. Fraîcheur agréable. Elle s’approche pour jeter un dernier regard dehors. Dans le ciel, un avion passe. Qui sont ces gens ? D’où viennent-ils ? Il y a quelques étoiles. La lune se lève au-dessus des toits. Elle est heureuse. Tout à une fin.


*


Elle embarque dans le charter sans être certaine de la destination. Elle a pris son billet au hasard, en fonction de la distance et de l’horaire. Il fallait qu’elle aille loin et qu’elle décolle rapidement. Partir, c’est mourir un peu. Alors elle n’était pas tombée si loin de sa première intention. Mais plutôt que d’abandonner, elle se donnait droit à une prochaine vie. Dans le couloir étroit, elle vérifie son ticket, Los Reyes la Paz, Mexique. Un aller simple. Bon choix. Son père avait raison, le vin c’est rouge, comme la colère, comme le changement, comme l’impulsivité. L’ivresse avait été porteuse de sagesse. En s’éloignant de la fenêtre, elle avait repris les pinceaux et sans y penser, a représenté un avion au centre du cercle. La couche finale. L’idée. « Merci papa. »

Installée dans son siège, elle allume son ordinateur. Elle cherche un moment, mais retrouve finalement son tapuscrit dans un dossier enfoui sous une tonne de poussière émotionnelle. Elle allait le finir maintenant. Elle avait trouvé son titre dans le taxi : « Pour le meilleur et pour le pire… n’est-ce pas ce que l’on dit ? »



Je dois vous avouer qu'à première lecture cette nouvelle ne m'a pas transporté. Elle me paraissait un peu simple. Mais, finalement en la relisant, je l'ai trouvé intelligente et bien écrite !

La plume de l'auteur est excellente, les phrases courtes introduisent bien l'idée du but à atteindre qui s'approche peu à peu de la femme. La fin est ce qui rend l'histoire originale ; Elle nous libère, en quelque sorte.

Tout est intelligent, jusqu'au titre de la nouvelle.

Je reviens sur mon avis de départ : c'est un coup de cœur total !


 

Et voilà, c'est la fin de mon article !

Mais restez encore un peu, j'ai quelques petites choses à vous annoncer :


--> Premièrement, si tu as été cité dans ce post, tu peux recevoir un roman de ton choix présenté sur mon blog dans ta boite aux lettres ! Pour cela, envoie le titre de ton roman, ton adresse ainsi que tes noms et prénoms à l'adresse mail suivante.

--> Aussi, je voulais te signaler l'apparition d'un nouveau menu sur mon blog (et oui, encore !). Il s'agit d'une liste de liens vers d'autres blogs super sympas en tout genre. N'hésite pas à y jeter un coup d'œil si cela t'intéresse. Tu tiens toi aussi un blog ? Donne-moi son nom en commentaire et je le rajouterai à la liste.

--> Et enfin, si tu as aimé cet article, n'hésite pas à le mentionner en commentaire, avec, pourquoi pas, ton avis sur les nouvelles. Sinon, tu peux toujours cliquer sur le petit cœur afin de me signaler que tu aimes ce post ;)


Encore une fois : merci à tous.tes les participant.e.s, à tous ceux qui me suivent, et à bientôt pour un prochain article !

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