• Enabla

LA BÊTE NOIRE, par Elina.

Le texte grand gagnant du concours est celui d'Elina, et sans plus attendre, le voici :


Le vide. C’est ce que Bruno ressentait constamment depuis le 31 janvier 1994. En même temps, dans une cellule, à part du vide (et des WC à la vue de tous), il n’y a pas grand-chose. Après deux ans et onze mois enfermé, il était un poisson qui tourne en rond dans son bocal. Il passait alors la plupart de ses journées à penser ou à imaginer. Mais même malgré ça, il en avait oublié la raison de son incarcération. En réalité, il se savait innocent mais avait cessé de s’étrangler à le dire aux policiers. De toute façon, « ils sont bornés, ils ne voient que ce qu’ils veulent », comme il disait. Cela était d’autant plus insupportable, de vivre condamné pour rien. Dans la vie de tous les jours, il reflétait la sagesse, toujours le sourire aux lèvres. Un homme généreux qui n’hésitait pas pour aider une personne âgée à traverser la route ou pour donner une pièce à quelqu’un qui n’avait pas assez pour prendre le métro. Aimant comme un papa poule et doux comme un agneau. Des yeux bleus clair et des cheveux châtains foncés. Le visage tendre, des traits plutôt fins pour un homme de 46 ans. Entre autres ; il n’avait rien à faire ici.

Parfois, Bruno comblait le vide avec une feuille et un stylo. C’était à sa fille, Louise âgée de 17 ans, qu’il écrivait. Celle-ci ne lui avait encore jamais répondu, à la plus grande déception de son père. Elle faisait régulièrement des stages en tant qu’infirmière et en plus des cours, cela ne lui laissait plus beaucoup de temps pour lui écrire en retour. Mais ce n’était pas ça. Il savait qu’elle lui en voulait, mais il ne perdait pas espoir et tentait de se racheter à chaque nouvelle lettre envoyée. Le plus douloureux est qu’il ignorait la raison de sa rancœur. Alors de nombreux soirs, il était assis sur le rebord de son lit tenant la pose du Penseur de Rodin, et ressassait son passé, se demandant comment cette relation père-fille avait-elle pu se dégrader aussi rapidement. Le refus d’adopter un chat ? Lorsqu’il l’avait forcée à recopier sa leçon car ce n’était pas assez soigné ? Ou bien la fois où il n’avait pas pu se rendre à son audition de violon ? Il se rendait compte qu’il retraçait simplement la vie de parent. Et dans tout ça, il n’avait pas trouvé où est-ce que cela avait commencé. Avant, ils vivaient complètement normalement, son ex-femme, Louise et lui. Une petite famille simple, qui, le samedi appréciait se balader au bord du lac, non loin de leur charmante maison qu’ils habitaient depuis la naissance de Louise. S’en suivit du divorce, et de la garde alternée. Mais Louise avait l’air de plutôt bien le vivre. Du moins, elle se faisait discrète. Aujourd’hui, elle refusait tout contact avec son père. Il n’avait jamais eu de visite au parloir de sa part, donc c’était d’autant plus compliqué de renouer les liens avec elle. La mère de Bruno était la seule qu’il trouvait assise sur cette chaise de l’angoisse où ça sent la trouille et la transpiration à plein nez. Malheureusement, sa mère et lui n’étaient pas si proches. Il restait un mois avant la liberté de Bruno. Et il avait peur qu’à son retour à la maison, il soit finalement aussi seul que dans sa cellule. Assez cogité ! Il décidait, une fois de plus de se mettre à son bureau pour une nouvelle lettre pleine de regrets.


Le 23 décembre 1995

Depuis la cellule n°24


Ma très chère Louise,


Encore une fois je m’obstine à t’écrire, alors que je ne reçois plus de nouvelles de toi depuis bien trop longtemps. Chaque jour je ne peux m’empêcher de m’imaginer ce que tu fais, à quoi tu penses, ce que tu vis. Que dis-je... chaque heure, chaque minute, chaque seconde, depuis ces nombreux mois. Je ne compte même plus les jours. Tout devient si long depuis que je suis enfermé ici. Depuis cette cellule, le temps est toujours gris, et le moral toujours puni.

Cela fait longtemps que je n’ai plus vu ton joli visage, ces yeux en amande et ces petites joues roses que tu tiens de ta mère. Je regrette les jours passés sans toi. J’aurais dû être plus présent, et à l’écoute. Je vais me rattraper. Quand je sortirai d’ici, on se rejoindra sur la place, tu sais, là où il y a la fontaine que tu adores ! Et je te payerai une glace goût fraise, comme avant, assis sur le banc face à la grande statue. C’est pour bientôt.

Signé : Ton Papa qui t’aime.


Il s’en voulait d’être ici. À la place il aurait dû être assis sur le canapé en cuir de la maison à côté de sa fille, face à la télé, en train de regarder des émissions idiotes mais divertissantes. Demain, les fêtes de Noël débutaient. Louise était peut-être attristée de ne pas les passer avec son père, espérait-il.


Ce début de janvier était déjà long, mais tous les jours se ressemblaient pour Bruno. Il commençait même à douter que le futur existe. Il se sentait bloqué dans le présent. Dans une tempête infernale qui ne finit jamais. Il était tellement immobile qu’on pourrait croire qu’il ne cligne jamais des yeux. Ça lui arrivait de sortir de sa cellule, pour se rendre à la cantine. Mais la nourriture était fade. Même ça, c’était sans couleur. Les uniques couleurs qu’il arrivait à distinguer, c’était le bleu de son encre et la rouille des barreaux de la fenêtre. Son teint devenait livide et ses yeux rouges. Par moments, il n’arrivait même plus à connecter les quelques neurones qu’il lui restait. Pourtant il avait constamment l’image de Louise devant les yeux tant elle était présente dans son esprit. Bruno se sentait souvent mentalement démuni mais malgré son absence, Louise donnait de la force à son père. En fait, elle était sa seule force pour vaincre le syndrome de la prison : le temps interminable.

C’était l’heure de la distribution du courrier. Bruno n’attendait même plus de réponse. Il soupçonnait même que ce soit un complot pour qu’il se sente au plus mal dans ce trou à rat, qu’il devait payer pour la faute qu’il n’avait pas commise. Quelqu’un les recevait à sa place ou bien était-ce lui qui se trompait dans l’adresse ? Il préféra s’allonger dans ce lit aussi inconfortable que du béton et fermer les yeux pour essayer de s’évader quelques minutes plutôt que de se poser des questions dont il n’aura sûrement pas les réponses. Néanmoins, impossible de dormir en pleine journée. Les autres gars faisaient bien trop de bruit pour pouvoir somnoler un peu. À se disputer, à taper dans les portes, crier contre les matons, ou au contraire, les matons qui ripostent et usent de leur violence. Bruno avait l’apparence d’un homme calme, introverti et pacifiste. Toute cette médiocrité lui était intolérable. Finalement, il finit par s’assoupir. Mais il réouvrit presque aussitôt les yeux quand il entendit du bruit derrière sa porte. Une enveloppe vint d’être jetée par le judas. Il cru tout d’abord à une mauvaise blague. Ses ex-codétenus suivaient les malheurs de Bruno avant qu’il soit mis en cellule individuelle par manque de place donc il s’agissait sûrement de l’un d’eux. Puis peut-être à une erreur. Il regarda entre les barreaux du judas et aperçut le distributeur de courrier tirer le charriot plein de lettres. Habituellement il se serait demandé de quels mots ces lettres étaient faites. Cette fois ce rôle revenait à ses autres camarades délinquants qui eux attendaient leurs réponses. Ce charriot qu’il voyait passer chaque matin se demandant quand est-ce que lui, aurait une lettre qui lui est destinée. L’enveloppe dans les mains, il fronça les sourcils d’un air incompréhensif et son cœur battait la chamade. Ce dernier n’osa pas croire que cette lettre lui était adressée. Lui qui avait attendu longuement un retour. Pourtant il fut bien inscrit le nom de Bruno Henry au dos de l’enveloppe. Mais aucun expéditeur. Il eut tout de même un courant d’espoir qui lui parcouru le corps. Il voulut crier de joie, mais se contenta d’un simple sourire. Doucement, il déballa le papier de son étui, pour ne pas précipiter l’instant. Il le sentait, c’était elle, c’était Louise. Qu’avait-elle répondu ? Ressentirait-il de l’orgueil, du pardon, de l’apaisement à travers les mots de sa fille ? Le suspens était intense. Après un long souffle, il se mit à lire.



Le 20 janvier 1996

À Paris


Cher Bruno,


À l’heure où tu reçois ça, une semaine seulement te restera avant ta sortie. Je souhaiterais te donner rendez-vous sur la place du petit restaurant le 2 février à 18h. J’ai à te parler.

Signé : Catherine.



Catherine était la mère de Louise. Bruno tomba de haut. Il fut même un peu sonné. Sa fille ne lui avait toujours pas répondu. Et pourquoi ce rendez-vous ? Malgré sa déception, il pensa « Une si grande feuille pour trois phrases, quel gâchis. »

- Ta fille t’a écrit ?

Il avait sûrement pensé à voix haute. Cette voix venait de la cellule d’à côté, un type avec qui il dînait parfois à la cantine. D’une faible voix il répondit :

- Toujours pas, non…

- Alors elle venait de qui, cette lettre ?

- De mon ex-femme.

- Elle veut reconquérir ton petit cœur brisé ? Disait-il d’un ton ironique.

- Ce n’est pas drôle, Jean.

- Tu sais, à force de ne plus rire tu vas finir crispé du visage. Comme si tu faisais tous les jours du botox mais à la place du produit c’est de la souffrance que tu t’injectes.

- J’ai encore toute ma vie pour être heureux. Et puis, ici ça ne regorge pas d’ondes positives.

- C’est en partie à cause de toi.

- De moi ?

- De toi, enfin des gens déprimés qui tirent une tronche de trois mètres de long tous les jours. Quand tu marches on dirait que tes cernes veulent rejoindre tes pieds. Faut que tu dormes hein ! Puis y parait que c’est bon pour la santé. Ca fait grandir. Et la seule fois où je t’ai vu sourire, c’était le jour où Marc faisait ses affaires pour partir. Ça fait un bail et c’était l’unique fois, tu te rends comptes ? Enfin moi…

- Oui, je sais. Toi tu profites du temps qu’il te reste, même ici tu arrives à garder le sourire.

Il connaissait la rengaine. Bruno avait droit à cette leçon de moral au moins une fois par semaine. Ou bien deux, s’il avait de la chance.

- Et tu ne me demandes pas comment je fais ?

Bruno leva les yeux au ciel. Même avec un mur qui les séparait, Jean était toujours aussi bavard. Sur un air agacé, il répondit :

- Comment fais-tu, ô mon seigneur pour être aussi heureux même dans un endroit qui pue la déprime ?

- C’est une bonne question que tu me poses là ! Eh bien… en fait je me suis peut-être juste imprégné de l’odeur. Ça fait longtemps que je vis ici alors je ne sais plus ce qu’est la vie extérieure. Surtout que je vais finir mes jours ici ! Alors ça serait dommage de mourir triste, tu ne crois pas ? Bon, moi je vais dormir un peu pour être en forme pour ma mort !

Jean finissait son monologue en un rire étouffé par le bruit du couinement de son lit. Rire de cela avait le don d’agacer Bruno, mais en même temps, il était plutôt admirateur. Mis à part les quelques cafards qui se baladaient entre les cellules, ce vieil homme n’avait plus rien ni personne. Et en fin de compte, il avait raison. S’endormir pour la dernière fois avec un visage triste était encore plus déprimant que la vie en elle-même. Mais à quoi est-ce que ça sert si personne n’est là pour voir nos derniers sourires ?

- De toute façon, je ne suis pas encore mort et ma sortie est dans quelques jours, se rassurait-il.



31 janvier 1996, jour de la sortie


C’était aujourd’hui. Enfin il allait retrouver les rues, les voitures, les nuages grisés par la pollution. Les pigeons galeux et les chats errants. Mais il avait hâte. Louise sera-t-elle derrière la porte de la liberté ? Tout revenait toujours à elle. Bruno en était conscient, si elle n’était plus là, il n’avait plus personne. Plus de force non plus. Bien que c’était un homme doté d’un grand courage. Seulement, il faut savoir où le puiser.

Après avoir terminé de regrouper toutes ses affaires, après avoir ôté ses habits de prisonnier, et après s’être dit qu’enfin, il n’aurait plus de leçon de vie de la part de Jean, il avait franchi le pas de la porte qui séparait deux mondes très différents mais presque aussi désolants l’un que l’autre. Et visiblement, il n’avait toujours pas retrouvé sa fille. Il marcha lourdement en faisant trembler tout son être à chaque pas. Bizarrement, alors qu’il attendait ce jour depuis trois ans, il était triste. L’ambition qu’il avait de trouver pourquoi la rancune de sa fille envers lui, n’était pas atteinte. Avançant vers sa maison, il était un homme seul avec comme unique alliée, sa mélancolie. Ses questions auxquelles il n’avait pas de réponse étaient malheureusement aussi présentes.

Bruno poussa son portillon, et marcha sur sa pelouse qui autrefois était verte claire et sentait l’herbe fraichement coupée. Il ne fit même pas l’effort d’enjamber ses fleurs.

Difficilement, il tourna la clé dans la serrure et ouvrit la porte d’entrée. Il avança doucement dans sa maison en observant chaque recoin comme s’il découvrait son intérieur. Il réalisa réellement qu’il était enfin chez lui lorsqu’il put ouvrir les placards et trouver un tas de friandises. Des bonbons, des barres de céréales, du chocolat. Ce à quoi il a ensuite pensé que sa fille avait dû séjourner quelques temps chez lui. Il voulut prendre un biscuit mais la date de péremption l’avait piégé.

La fin de journée n’avait pas été plus gaie que cela. Il alla se coucher dans son grand lit douillet, ce qui changeait grandement de son lit atrocement inconfortable de la prison.

Cependant, à cause de la déprime qui le rongeait, il n’arrivait pas à se satisfaire de ces « nouvelles » sensations.



2 février 1996, jour du rendez-vous



Elle lui avait donné rendez-vous ici. Étrange, elle savait bien qu’il avait horreur de ce genre d'endroit. Le monde, les cris, les rires… Ça lui donnait la chair de poule. Bruno préférait rester loin des autres, dans son coin. Pourtant, aujourd'hui, il avait décidé de lui faire plaisir. C'est ainsi qu’il se retrouvait dans un petit restaurant peu fréquenté, le moins cher du coin, sûrement, debout au milieu de ces tables pleines, cherchant son ex-femme du regard. Enfin, il l'aperçut au loin, le nez dans le menu mais les yeux dans le vide. Elle avait bien changé, depuis le temps. Il se pointa devant elle. Catherine baissa lentement sa carte, et, d'une voix tremblante, elle lui chuchota :

- Assieds-toi. J'ai à te parler.

C’était exactement ce qu